Travailler devant tout le monde : trois semaines d'atelier ouvert, et ce que ça m'a fait
Il y a une différence entre être observé et se sentir observé. La première semaine de ma résidence à l'atelier ouvert, j'ai confondu les deux.
Le principe était simple, en apparence : je travaillais dans une verrière mise à disposition par une médiathèque de quartier, porte grande ouverte, chaises disposées à trois mètres de ma table à dessin. Les gens entraient, regardaient, s'asseyaient parfois, repartaient. Aucun vernissage, aucun discours. Juste moi, mes encreurs, et un flux continu de curieux — retraités du quartier, gamins en sortie scolaire, quelques habitués des médiathèques qui font toutes les animations par principe.
La main qui tremble (au début, seulement)
Le premier matin, je n'ai pas réussi à tracer un seul trait propre. Pas à cause du trac, mais parce que mon geste habituel est plein d'aller-retours invisibles : je griffonne, j'efface, je recommence, je compare deux versions en les superposant mentalement. Devant un public, tout ce brouhaha devient un spectacle. Et le spectacle n'est pas glorieux.
J'ai compris qu'une grande partie de ma méthode reposait sur le droit à l'essai raté dans le silence. Privé de ce droit, j'ai dû ralentir, réfléchir avant de poser la pointe. Au bout de quelques jours, quelque chose d'inattendu s'est produit : mes traits sont devenus plus décidés. Le regard des autres m'a imposé une économie de geste que quinze ans de métier n'avaient jamais réussi à m'inculquer.
Ce que les visiteurs voient que vous ne voyez plus
Un dessinateur passe ses journées à regarder ses propres images. Au point de ne plus rien voir. C'est la découverte la plus précieuse de ces trois semaines : les visiteurs, eux, découvrent la planche à l'instant où ils entrent. Ils ont l'œil vierge, et ils disent des choses vraies.
Une dame de soixante-dix ans s'est arrêtée devant un personnage que je jugeais raté depuis deux jours : « C'est celui-là le plus vivant, on dirait mon frère. » Une gamine de huit ans a pointé une zone de blanc que je m'obstinais à vouloir remplir : « Il est bien, là, on peut respirer. » Deux remarques que aucun pair n'aurait faites, et qui ont modifié deux planches en profondeur.
Il y a aussi les questions qui dérangent, au bon sens du terme. « Pourquoi c'est tout noir là ? » demande un enfant, et vous voilà obligé de justifier une ombre que vous aviez posée par automatisme. Quand vous n'avez pas de réponse, c'est que la réponse n'existe pas. Il faut alors soit trouver une raison, soit modifier le dessin.
Les critiques en direct, sans anesthésie
Je ne vais pas mentir : tout n'a pas été confortable. Un monsieur m'a expliqué, très gentiment, que « de nos jours on fait tout à l'ordinateur, non ? » — un classique. Une étudiante en arts plastiques a comparé mon travail à celui d'un illustrateur que j'admire, en précisant qu'elle le préférait. Ça pique, sur le moment. Ça nourrit pendant des semaines.
Ce qui m'a sauvé, c'est une règle que je m'étais fixée : répondre à tout, mais ne rien justifier à outrance. Un dessin exposé en cours de fabrication n'a pas à se défendre. Il n'est pas fini. Cette distinction m'a libéré : le public regardait un chantier, pas une œuvre, et je pouvais me permettre de montrer les charpentes.
Pourquoi je referais le coup
L'atelier ouvert, c'est une épreuve de lucidité. Vous n'avez nulle part où cacher vos hésitations, vos faux départs, vos mauvaises journées. En échange, vous gagnez quelque chose que l'atelier fermé ne donne jamais : la preuve que le travail parle, même à l'état brut, même interrompu, même à vous qui ne le voyez plus.
Depuis la fin de la résidence, je garde deux habitudes : je change de pièce pour regarder mes planches comme un visiteur qui entre, et je m'autorise à dessiner dans les cafés, juste pour entretenir ce muscle bizarre — celui qui trace sous le regard d'autrui sans s'en excuser.
Si une médiathèque, une galerie ou un festival vous propose ce genre d'exercice : acceptez. C'est inconfortable, c'est épuisant, et c'est exactement ce dont votre geste avait besoin.