Le fauteuil vide au milieu du salon : trois portraits de famille avec un absent
Photo: Yossipik, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons
Il y a des mails qu'on reconnaît avant de les ouvrir. L'objet est vague (« une question »), la formule est polie, et au bout de trois lignes arrive la phrase qui change tout le contrat : « Il faudrait que mon père y soit aussi, mais il est décédé en 2019. » À ce moment-là, on ne discute plus de tarif ni de format. On discute de la place qu'occupe quelqu'un dans une famille.
J'ai eu trois commandes de ce type en quelques années. Trois configurations très différentes, trois façons de négocier avec l'absence. Je les raconte ici parce qu'elles m'ont plus appris sur la commande que n'importe quel brief d'agence.
Le premier : le fauteuil qu'on n'ose pas dessiner
Premier appel, une femme de Nantes, la cinquantaine. Elle veut un portrait de famille pour le salon — elle, ses deux grands enfants, le chien. Et son mari, donc, mort trois ans plus tôt.
On a parlé quarante minutes au téléphone, et je n'ai pas dessiné une ligne. Les questions utiles n'étaient pas techniques. Où était-il assis, d'habitude ? Est-ce qu'il posait la main sur l'accoudoir ? Est-ce qu'il souriait sur les photos, ou est-ce qu'il détournait la tête ? Est-ce que les enfants veulent le voir, ou est-ce qu'ils veulent seulement ne pas le voir absent ?
Cette dernière question a tout décidé. Les enfants, eux, ne voulaient pas d'un portrait avec un fantôme au milieu. Mais la mère ne voulait pas d'un salon où il n'y aurait plus rien de lui.
La solution est venue d'une photo d'anniversaire envoyée en vrac : une veste posée sur le dossier d'une chaise, à l'arrière-plan. On a gardé ça. Une chaise légèrement tirée, une veste, et un verre sur la table basse — celui qu'il utilisait, le verre à moutarde dépareillé qu'elle détestait. Rien d'autre.
Quand j'ai livré, elle a mis dix secondes à le voir. Puis elle a dit : « Ah, le verre. » C'était tout. C'était suffisant.
Faire exister sans faire pleurer
La grande peur, dans ces commandes, c'est le kitsch. Le médaillon doré, la silhouette translucide dans le ciel, l'ange. Le kitsch n'est pas une erreur de goût : c'est une erreur de dosage. C'est l'absence qui prend toute la place et qui écrase les vivants, alors que les vivants ont payé pour être là.
Ce que j'ai appris, c'est que l'absent doit occuper 10 % de l'image, pas 60 %. Il doit être un détail que l'œil trouve tout seul, et qui ne se révèle pas immédiatement au visiteur de passage. Un objet, une lumière, un vide dans la composition.
Trois recettes qui marchent, à peu près toujours :
- L'objet qui traîne. Un chapeau, un livre ouvert, des lunettes sur le journal. On ne dessine pas la personne, on dessine sa trace.
- Le décalage du groupe. Une famille serrée à gauche du cadre, un espace vide à droite. Rien à ajouter. L'œil complète.
- La source de lumière. Une fenêtre d'où vient l'éclairage et qui, par sa position, suggère quelqu'un qui se tenait là. Plus discret qu'une ombre portée, et beaucoup moins mélo.
J'évite la silhouette blanche, la transparence, le flou artistique. Ce sont les solutions de facilité, et elles vieillissent mal — dans dix ans, elles auront l'air d'un filtre.
Le deuxième : la grand-mère que personne n'a connue
Deuxième dossier, plus délicat. Un couple de Toulouse commande un portrait pour la naissance de leur deuxième enfant. Ils veulent la grand-mère paternelle dans l'image. Sauf que la grand-mère est morte avant la naissance des petits-enfants : personne, dans la pièce, ne l'a jamais vue.
Là, on ne travaille plus sur le souvenir. On travaille sur le récit familial. Le client m'a envoyé une photo de 1974, très abîmée, et une description orale de vingt minutes : « Elle avait les mains comme ça », « elle riait toujours en coin », « elle ne tenait pas en place ». La fille du couple, elle, voulait surtout une chose : que l'enfant, en grandissant, puisse dire « c'est ma grand-mère » en montrant le mur.
J'ai dessiné une femme au trait volontairement moins appuyé que les autres personnages, presque comme une esquisse inachevée, mais avec les mains très détaillées, puisqu'on m'avait parlé des mains. Le résultat n'est pas un portrait ressemblant — je n'ai aucun moyen de vérifier la ressemblance. C'est une présence crédible.
Et c'est là que j'ai compris un truc : la commande affective ne demande pas la vérité, elle demande la validité. Que la famille puisse montrer l'image et que ça tienne debout dans la conversation.
Le troisième : l'absent qui est très vivant
Troisième histoire, tout autre chose. Une fratrie de trois, à Lyon, veut un portrait « complet ». Quatre frères et sœurs, sauf que le quatrième ne parle plus à personne depuis six ans. Il est vivant, il est joignable, mais il n'est pas là.
J'ai refusé de le dessiner sans son accord. Pas par pruderie : c'est juste que je ne voulais pas fabriquer une image qui, un jour, se retrouve sur un mur pendant un repas de famille, avec un type dedans qui n'a rien demandé. Le droit à l'image ne s'arrête pas à la porte de l'atelier parce que c'est de la peinture.
On a trouvé un compromis. J'ai dessiné trois frères et sœurs assis, et une quatrième chaise, vide mais un peu avancée, avec une veste — encore une veste — comme si quelqu'un venait de se lever. Personne n'a commenté. La commande a été payée sans un mot de plus, ce qui est souvent le signe que c'était juste.
Ce que je demande maintenant, systématiquement
L'expérience aidant, j'ai mis en place un petit sas avant toute commande de ce genre. Trois questions, posées à l'écrit, et une quatrième que je pose à l'oral :
- Est-ce que l'absent doit être identifiable par tout le monde, ou seulement par les proches ?
- Est-ce que la famille est d'accord sur sa place, ou est-ce que c'est une personne qui décide pour les autres ?
- Est-ce que l'image doit être vue, ou est-ce qu'elle doit être gardée ?
- (À l'oral) Et si je ne dessinais que son fauteuil, ça vous irait ?
La réponse à la question 4 est presque toujours non au début, et presque toujours oui à la fin. C'est peut-être le vrai contenu de ces commandes : un espace de parole déguisé en devis.
Un rôle qu'on n'apprend nulle part
On m'a formé à dessiner des visages, pas à recevoir des deuils. Personne, dans aucune école, ne m'a expliqué qu'un illustrateur pouvait servir de chambre d'écho à une famille qui n'arrive pas à dire une chose à voix haute. Et pourtant c'est exactement ce qui se passe, dans un atelier, entre deux fichiers PSD et une facture.
Je ne suis pas thérapeute et je ne prétends rien régler. Mais je range mon travail dans une catégorie un peu bâtarde : commande affective. Ça se facture comme le reste, ça se livre en PDF, et ça finit sur un mur entre un calendrier et une lampe. Ce n'est pas rien.