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Quand la lumière tombe à 17h : carnet chromatique d'un hiver d'atelier

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Quand la lumière tombe à 17h : carnet chromatique d'un hiver d'atelier

Photo: Henri Duhem (1860 - 1941, French), Public domain, via Wikimedia Commons

Il est 16h52 et je viens de perdre mon modèle. Pas un modèle humain — le ciel. La lumière d'après-midi qui se glissait contre le mur de l'atelier vient de basculer, et avec elle, tout ce que je vois. L'hiver est arrivé il y a trois semaines et mon encre de Chine a déjà changé de caractère.

C'est le moment de sortir le carnet, parce que cette période entre novembre et février est peut-être la plus intéressante de l'année pour qui travaille en couleur. Et je ne dis pas ça parce qu'il n'y a rien d'autre à faire dehors.

Le gris qui n'est pas gris

Première découverte (redécouverte, plutôt, chaque année) : la lumière d'hiver n'est pas faible, elle est froide. Le soleil bas traverse plus d'atmosphère, perd ses rouges et ses jaunes, et ce qui reste est un bleu-gris froid qui n'a rien de neutre.

En aquarelle, ça se sent tout de suite. Un lavis d'outremer de Payne posé sur du papier humide en janvier n'a rien à voir avec le même geste en juin. Les ombres tirent vers le violet, les blancs du papier font un travail qu'ils ne font jamais l'été — ils deviennent de la neige, du linge, de la buée. J'ai fini par noter dans un coin de carnet : « hiver = ne plus jamais utiliser de noir pour l'ombre ». Le violet de Delft et un soupçon d'ocre brûlée font mieux, et plus vite.

Venise au carnaval, ou l'anti-hiver

C'est aussi la saison où arrivent les commandes qui sentent bon le spectacle. Un client m'a demandé l'an dernier une série autour du Carnaval de Venise, et je me suis retrouvé dans une position délicieuse : peindre des masques d'or et de pourpre alors que dehors, le ciel refusait toute couleur.

Le contraste fait le travail. Un or de Venise posé à côté d'un gris d'hiver, et soudain l'or brûle. C'est une leçon de palette que je n'aurais pas apprise en travaillant dans une lumière uniforme : les couleurs chaudes ont besoin de froid autour d'elles pour exister. Mes carnavals de cette année-là sont les plus violents que j'aie faits — et je soupçonne le plafond bas et la lampe de bureau d'y être pour quelque chose.

Les fêtes, ce piège doré

Novembre-décembre, c'est aussi la haute saison des commandes de fin d'année : cartes, affichettes, illustrations de presse sur le thème (toujours le même, et pourtant jamais tout à fait). Le piège est de tomber dans le rouge et le vert de carte postale.

Mon truc, depuis quelques hivers : limiter la palette volontairement. Un seul rouge — le vermillon, pas le carmin — posé en petites touches sur une dominante de gris-bleu. Le résultat fait « fête » sans faire « supermarché du 15 décembre ». Les clients sont revenus, donc le truc marche à moitié, ce qui est déjà un bon score.

Notes prises à la fenêtre

Quelques lignes recopiées telles quelles du carnet, entre le 20 novembre et le 8 février :

« 22 nov. — Lumière rasante sur les toits à 15h. Ombres très longues, bleues. Premier jour où je peins la fenêtre elle-même. »

« 14 déc. — Commande sapin. Résisté au vert. Gagné : vert de vessie + gris de Payne. Personne n'a remarqué qu'il n'y avait pas de sapin dedans. »

« 3 janv. — Retour au calme. Le gris de janvier est le plus honnête de l'année. Rien à cacher. »

« 8 févr. — Premier jour où la lumière dure après 18h. Les aquarelles redeviennent chaudes toutes seules. Je n'ai rien changé à ma palette. »

Ce que l'hiver apprend

Si je devais résumer : la saison froide impose une discipline que l'été permet d'oublier. Moins de couleurs disponibles, moins de temps de lumière, plus de temps à l'atelier. C'est la saison où l'on simplifie, où l'on choisit, où l'on garde trois pigments au lieu de quinze.

Et puis il y a cette chose plus mystérieuse : les images d'hiver semblent demander moins au spectateur. Un gris bien posé, une touche d'or, un blanc de papier. On raconte que c'est triste. Moi je trouve que c'est du silence — et le silence, en illustration comme en musique, c'est ce qui fait entendre le reste.

La galerie de planches de cet hiver est en ligne : aquarelles de fenêtre, masques de Venise, et une série de gris que j'aime beaucoup plus que je ne devrais. Le printemps arrivera bien assez tôt pour tout changer.

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