Un site, trois plateformes et un algorithme : où loger son travail d'illustrateur aujourd'hui
Photo: Unknown photographer for the Metropolitan Museum of Art, Public domain, via Wikimedia Commons
Petite enquête informelle menée autour de moi, entre illustrateurs lyonnais, nantais et parisiens : combien ont perdu l'accès à leur compte Instagram l'année dernière, sans explication, pour au moins deux semaines ? Trois sur cinq. Combien ont retrouvé leur audience intacte au retour ? Aucun. Voilà, en une statistique bricolée, tout le problème qu'on va traiter ici.
L'illusion du compte à abonnés
Pendant dix ans, la recette semblait simple : publier régulièrement sur Instagram, grossir sa communauté, attendre que les commandes tombent. Ça a marché, un temps. Mais un compte à 40 000 abonnés n'appartient pas à celui qui l'a construit. Il appartient à la plateforme, qui peut demain décider de cacher vos publications à 90 % de votre audience, de privilégier les Reels, ou de fusionner avec un métavers dont personne ne veut.
L'algorithme n'est pas neutre non plus : il pousse ce qui retient l'attention, pas ce qui montre un vrai travail d'illustration. Résultat, beaucoup de collègues se retrouvent à filmer leur processus en accéléré, à jouer les réactions face caméra, à produire du contenu plutôt que des images. Ce n'est plus de l'illustration, c'est de la communication autour de l'illustration. La nuance compte.
Behance, ArtStation et les catalogues
Behance reste utile : les directeurs artistiques y passent, la qualité de présentation est bonne, et c'est gratuit. Mais c'est un catalogue, pas une maison. Vous y êtes un fichier parmi des millions, trié par des critères qui ne vous appartiennent pas. ArtStation, très orienté jeu et concept art, ne conviendra qu'à une partie du métier. Les plateformes françaises de mise en relation, elles, prélèvent souvent leur commission et standardisent les profils.
Et l'imprimé, alors ? Le portfolio papier reste un outil redoutable en rendez-vous, notamment dans l'édition et la presse. Mais il ne diffuse pas : il se présente. On ne peut pas bâtir une carrière de freelance sur un objet qui exige un RER et un crêpage de chignon.
Le site personnel : le seul actif qui vous appartient
Voilà la thèse, et elle n'est pas neuve mais mérite d'être répétée : votre site, avec votre nom de domaine, est le seul endroit du web où vous êtes propriétaire du sol. Personne ne peut y changer l'algorithme, vous couper l'accès, ou insérer une publicité pour un concurrent. Un nom de domaine coûte une dizaine d'euros par an. C'est l'assurance-vie la moins chère du métier.
Ce que doit contenir ce site, dans l'ordre :
- Vos meilleures pièces, peu nombreuses. Douze images qui tuent valent mieux que quatre-vingts qui diluent. Le tri est le travail le plus difficile.
- Une page « Commandes » claire. Ce que vous faites, dans quels délais, à partir de quel budget, et surtout un formulaire ou un email direct. Beaucoup de sites d'illustrateurs oublient simplement de dire comment on les engage.
- Un fil d'actualité. Expositions, parutions, projets : c'est ce qui donne une raison de revenir.
- Une vitesse de chargement correcte. Un portfolio lourd en images non optimisées perd la moitié de ses visiteurs avant la première image.
Les réseaux ne sont pas l'ennemi : ils sont des satellites
Précisons, parce que la nuance est importante : je ne dis pas de quitter Instagram ou Behance. Je dis de les traiter pour ce qu'ils sont — des satellites. On y publie des extraits, des coulisses, des travaux en cours. On y dialogue. Mais chaque publication doit contenir un lien vers le site, et le site doit être la destination finale de tout l'écosystème.
Concrètement, quelques réflexes qui fonctionnent :
- Le lien en bio pointe vers votre site, jamais vers un Linktree tiers sans raison.
- Publiez d'abord sur le site, ensuite sur les réseaux. L'inverse est une erreur de propriété intellectuelle autant que de stratégie.
- Récupérez des emails. Une newsletter trimestrielle à 200 abonnés vaut plus, en commandes générées, qu'un compte à 20 000 passifs. C'est le seul canal qui ne dépend d'aucun intermédiaire.
- Votre nom de domaine doit être votre nom. Pas « illustrationssupercreatifs.fr » : moutouzkine.fr, ou l'équivalent. Les gens cherchent un humain.
La question que tout le monde pose : le temps
« Oui mais je n'ai pas le temps de gérer un site. » Je comprends. Mais calculons : deux week-ends pour la mise en place avec les outils actuels, puis une heure par mois pour ajouter une image et écrire trois lignes d'actualité. En face, les heures perdues à reconstruire une audience après chaque changement d'algorithme, à refaire son identité visuelle selon les nouvelles modes de la plateforme, à expliquer à un client pourquoi il ne trouve rien de vous sur Google.
L'illustration est un métier de longue haleine. On construit un style sur vingt ans. Il serait étrange de bâtir sa visibilité sur des fondations qui changent tous les dix-huit mois. Le carnet de croquis, l'atelier, le site : ce sont les choses qui durent. Le reste est du vent — parfois un vent favorable, mais du vent quand même.