Le prix d'une chaise, d'une encre et d'une heure : à quoi ressemble vraiment une journée de travail d'illustrateur
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On me demande parfois, un peu gêné, ce que « coûte » vraiment une illustration. La question m'amuse toujours, parce que la vraie réponse commence bizarrement : par une chaise. Oui, une chaise. Celle sur laquelle je passe huit à dix heures par jour, et qu'il a fallu remplacer l'an dernier après que mon dos a déposé une réclamation officielle.
Alors sortons les calculettes. Une journée d'atelier, c'est quoi, au juste ?
La chaise, donc, et tout ce qui va avec
Mon atelier est partagé avec deux autres graphistes dans une ancienne imprimerie du 18e arrondissement. Loyer, charges, assurance : environ 28 euros par jour ouvrable, rien que pour ma part de l'espace. Ajoutez l'électricité (la lampe à bras qui tourne du matin au soir, l'ordinateur, le scanner A3), l'internet, et on frise les 32 euros avant d'avoir touché un seul pinceau.
La chaise ergonomique ? 480 euros, amortis sur quatre ans, ça fait un euro par jour. Le bureau en bois massif, acheté d'occasion, à peu pareil. La lumière du puits de jour, elle, est gratuite — mais elle ne travaille pas en décembre.
Les encres qui partent en fumée
Le matériel, c'est la partie visible, celle que les clients imaginent. Une feuille de papier Arches 300 g, c'est entre 4 et 6 euros. Un flacon d'encre de Chine de qualité, 18 euros pour trois mois. Les gouaches, les pinceaux en martre Kolinsky (70 euros pièce, et ils ne pardonnent rien), les cartouches de mine de plomb, les gommes mie de pain qui s'émiettent plus vite qu'on ne croie.
En moyenne, je chiffre la matière première d'une illustration finalisée entre 15 et 40 euros. Mais voici le détail qu'on oublie : le papier gâché. Les essais, les ratés, la feuille où l'encre a bavé à la dixième minute. Chez moi, environ un tiers du papier finit à la poubelle. Ce tiers-là, personne ne le voit, mais tout le monde le paie — enfin, surtout moi, en réalité, dans la plupart des devis.
Les heures fantômes
Voilà le cœur du sujet. Quand vous recevez un devis pour une illustration affichée à 900 euros, vous imaginez sans doute quelqu'un qui dessine deux jours. Mais comptons ensemble :
- La recherche documentaire : comprendre le sujet, rassembler des références, deux à quatre heures.
- Les croquis d'exploration : trois, quatre, parfois huit pistes différentes, dont une seule survivra. Une demi-journée, souvent.
- Les échanges avec le client : aller-retours de mails, réunion de cadrage, reformulations. De une à trois heures.
- La recherche de style, si le projet est nouveau : un rythme, une palette, une texture à inventer. Le pire, et le plus long.
Sur une commande de deux jours de production, il y a facilement deux à trois jours de travail invisible. Le dessin final, lui, n'est que la pointe émergée — la partie qu'on signe, pas celle qu'on vit.
« Mais tu dessines pour le plaisir, non ? »
Ah, la fameuse. Oui, je dessine pour le plaisir. Et le boulanger aime sans doute le bon pain. Cela ne l'empêche pas de compter sa farine.
Le mythe de l'artiste qui « ne travaille pas vraiment » a la vie dure, surtout quand on est son propre patron à domicile : comment prouver qu'on travaille quand on est en pyjama un mardi à 14h ? Eh bien par les chiffres. Mon taux journalier n'est pas un caprice, c'est la somme du loyer, du matériel, des heures fantômes, des semaines creuses (il y en a, même quand le portfolio est à jour), des congés non payés et de la retraite que personne ne cotise à ma place.
Aux jeunes illustrateurs : osez le devis honnête
Si vous débutez, retenez ceci : un devis bas n'est pas un service rendu au client, c'est un mensonge qui vous explosera au visage. Vous serez épuisé, amer, et le client croira que l'illustration, ça se fait en un après-midi.
Calculez votre taux journalier minimum : charges annuelles divisées par jours facturables réels (comptez-en 180, soyons honnêtes). Ajoutez la matière. Ajoutez les heures fantômes. Et assumez-le face au client, en expliquant simplement ce que contient le prix. La plupart des clients respectent davantage un devis argumenté qu'un prix bradé par gêne.
Et aux clients : quand vous achetez une illustration, vous n'achetez pas des heures de crayon. Vous achetez dix ans de pratique, une chaise correcte, un tiers de papier gâché et la garantie que quelqu'un a pensé le projet avant de le dessiner. Franchement, à ce tarif-là, c'est donné.