Sept jours, trente-deux pages : journal de bord d'un album jeunesse
Photo: Jontickner, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons
Lundi matin, 8h47. Le café fume, la table lumineuse est allumée, et le fichier du brief éditorial s'ouvre enfin. Trente-deux pages, un texte que j'ai relu quatre fois avant d'oser tracer le moindre trait. Voilà le point de départ d'une semaine que je vous propose de vivre de l'intérieur — car un album jeunesse, c'est d'abord une histoire de patience et de va-et-vient.
Lundi : lire, relire, puis oser
Avant de dessiner, il faut décomposer. Le texte de Claire (l'autrice, qu'on surnomme ainsi dans l'atelier quand elle n'est pas là) raconte une petite fille qui suit une luciole à travers la nuit. Vingt-quatre double-pages, un rythme de respiration à respecter, et surtout des silences : les moments sans texte, où l'image parle seule.
J'ai passé la matinée à annoter le manuscrit dans les marges. Flèches, points d'interrogation, petits croquis de composition. C'est un réflexe appris à l'école Estienne et jamais perdu : le crayon comme grille de lecture. L'après-midi, premières vignettes de recherche, minuscules, illisibles pour quiconque n'est pas moi. C'est voulu.
Mardi : la fabrique des personnages
Petite fille, luciole, grand-père un peu loufoque. Trois personnages à faire naître. Je tourne autour de la fillette depuis des heures : trop sage, trop sage, encore trop sage. Il faut qu'elle ait un défaut visible, un chausson qui traîne, une mèche rebelle qui deviendra la signature graphique du livre.
Vers 17h, le déclic vient d'un souvenir : la silhouette d'une voisine d'enfance à Nantes, toujours en train de courir après quelque chose. Je note « elle court toujours » en haut de la planche. Le personnage est né. La luciole, elle, devra attendre mercredi.
Mercredi : le dialogue texte-image, ce jeu d'équilibriste
C'est le cœur du métier. L'éditrice me l'a répété au téléphone : « L'image ne doit jamais redire le texte, elle doit le prolonger. » Concrètement, ça veut dire couper. Le texte décrit la forêt ? Mon image montrera la luciole, pas les arbres. Le texte dit la peur ? Je dessine l'espoir, en contrepoint.
Je compose les premiers storyboards au format réel, en tout petit. Une planche m'embête depuis deux heures : celle de la traversée du pont. Trop chargée. Je la retourne, je la miroite, j'enlève, j'ajoute. Finalement, je la laisse presque vide. Les meilleures pages d'un album sont souvent celles où l'on croit qu'il ne se passe rien.
Jeudi : la couleur entre en scène
La palette d'un livre jeunesse n'est jamais anodine. Ici, tout se joue entre un bleu nuit profond et un jaune chaud — celui de la luciole, bien sûr. Je prépare une planche d'ambiance, presque abstraite, que j'enverrai à l'éditeur avant d'aller plus loin. C'est le genre de document qui évite des semaines de malentendus.
L'après-midi, premier envoi. Réponse en quarante minutes : « On adore, mais le bleu fait un peu froid. Pouvez-vous le réchauffer ? » Je remplace mon indigo préféré par un bleu de Prusse légèrement tiré vers le violet. Détail infime, bascule immense.
Vendredi : les épreuves couleur, moment de vérité
L'imprimeur m'a envoyé les épreuves contractuelles. Et là, comme toujours, le choc : mon bleu de Prusse tire vers le gris, les jaunes sont plus pâles que sur écran. Rien d'anormal, c'est même le rituel. L'encre ne ment jamais, c'est l'écran qui flatte.
Je sors mes pantones, je corrige les profils, je note les ajustements couche par couche. Une anecdote que je garde précieusement : sur un album précédent, un rouge que je voulais « framboise confite » était devenu « rouge pompier » une fois imprimé. Depuis, je vérifie trois fois.
Samedi : l'auteur, la planche et le chausson
Claire passe à l'atelier. Nous nous connaissions à peine avant ce projet, et voilà qu'on dispute une planche comme on dispute une partie de cartes. Elle voudrait que sa fillette regarde le lecteur sur la dernière page. Je défends le profil, plus fragile, plus juste. On finit par un compromis : elle regarde le lecteur, mais à moitié, la tête penchée. Meilleure idée des deux, en vérité.
Elle repart avec un tirage de la planche du pont, celle que j'avais presque vidée. Elle y voit « le silence avant la fin ». Je ne l'avais pas formulé comme ça, mais c'est exactement ça.
Dimanche : les retouches de la dernière chance
Dernier jour. La planche 19 a un souci que tout le monde a remarqué sauf moi pendant une semaine : le chausson traînant de la fillette a disparu entre deux pages. Continuité, quand tu nous tiens. Je le réintère, je réajuste deux ombres, j'envoie les fichiers finaux à 23h12.
Puis j'éteins la table lumineuse. Dans sept mois, ce livre sera en librairie, entre les mains d'enfants qui ne sauront rien de nos disputes sur un chausson. C'est très bien comme ça. Mais vous, maintenant, vous savez.