Trente planches sans destination : la vie après un livre annulé
Photo: Qwexcxewq, CC BY 4.0, via Wikimedia Commons
Il y a des coups de fil qu'on n'oublie pas. Celui-là, c'était un mardi, vers 10h30. L'éditrice au bout du fil hésitait, cherchait ses mots, et je savais déjà. Quand une personne qui vous a promis un livre commence par « alors, voilà, tu vois… », le crayon est déjà tombé.
Le projet ? Un album jeunesse que j'aimais beaucoup. Un texte tendre et un peu décalé, un personnage de taupe philosophe, trente-deux pages prévues. J'avais rendu trente planches définitives. Peintes à la gouache, retravaillées à l'encre, validées en réunion — tout était dit dans le mail de validation, avec un point d'exclamation et tout.
« Le catalogue a changé de direction »
La raison officielle, c'était ça : le catalogue a changé de direction. Traduction : un nouveau directeur éditorial, une nouvelle ligne, et mon taupe n'avait plus sa place dans la collection. On m'a parlé de « projet archivé avec beaucoup de considération ». J'ai noté l'expression, elle est trop belle pour être inventée.
La vérité que personne ne dit assez fort : dans l'édition jeunesse, un livre n'existe vraiment que le jour où il est en librairie. Avant, ce n'est qu'une hypothèse. Même quand l'hypothèse est peinte, encadrée et validée.
Le deuil des images, mode d'emploi
La première semaine, je n'ai pas pu ouvrir le dossier « taupe_final » sur mon disque dur. Vraiment, pas pu. C'est con, trente fichiers de 40 Mo, mais chacun contenait des semaines de travail, des matins entiers passés à trouver le bon bleu pour un ciel d'automne.
Puis, comme souvent, le temps a fait son œuvre. Et j'ai compris quelque chose d'utile : une image orpheline n'est pas une image morte. Elle est juste en attente de famille d'accueil.
Ce qu'on fait de trente planches
Voici ce qui est advenu de mon taupe et de son monde :
- Quatre planches sont devenues des tirages d'art, vendus lors de deux marchés d'illustration, dont un à Angoulême. Les gens adorent la taupe. Le public, lui, n'a jamais su qu'elle avait failli avoir une existence en librairie.
- Une double-page m'a servi de démonstration pour un dossier de candidature à une résidence. Elle a fonctionné mieux que n'importe quelle image « propre à ça ».
- Le personnage lui-même a migré. Il vit maintenant dans un carnet personnel, plus libre qu'avant, sans contrat ni contrainte de pagination.
- Trois planches, honnêtement, ne serviront jamais. Et c'est très bien comme ça.
Ce que ce fiasco m'a appris
Trois leçons, que je partage avec les jeunes illustrateurs qui me demandent conseil en fin d'expo :
- Négociez l'acompte sur les planches, pas seulement sur le projet. Un acompte par planche validée change tout quand le projet s'arrête en route. C'est devenu ma règle non négociable.
- Gardez les droits. Mon contrat prévoyait la restitution des droits en cas d'annulation — une clause que j'avais fait ajouter après une mauvaise expérience précédente. Sans elle, trente planches seraient aujourd'hui des images que je ne pourrais ni vendre ni montrer.
- Un projet avorté n'est pas un échec de dessin. Le travail existe, la compétence acquise existe, et le fichier « taupe_final » nourrit déjà autre chose.
L'insécurité, ce compagnon de bureau
Le plus difficile n'a pas été la perte financière. C'est le doute qu'installe ce genre d'annonce : si mon travail avait été « assez bon », le livre serait-il paru ? La réponse est non, évidemment. Les décisions éditoriales obéissent à des logiques de catalogue, de rentabilité, de mode. Rien à voir avec la qualité d'une gouache.
Mais le doute, lui, ne fait pas la différence. Il s'installe à l'atelier, s'assoit près de la table lumineuse, et il faut apprendre à dessiner avec. Tous les illustrateurs le connaissent. Peu en parlent.
Alors voilà : si vous avez un dossier plein d'images orphelines sur votre disque dur, sachez que vous n'êtes pas seul. Et que la taupe, elle, s'en est très bien remise.